DELÉGATION ALPES CÔTE D’AZUR
CLUB DES AMIS DU BEAUCERON



LES BERGERS ET LEURS CHIENS

Intervention faite à la Société d’Ethnozootechnie le jeudi 13 avril 1989
dans le cadre d'une journée d'étude sur les chiens de troupeaux et autres utilisations du chien

La présence du chien près du troupeau nous semble tellement naturelle que nous n'y portons plus guère d'attention. Cependant, quand on une troupe sans chien, on - s'aperçoit vite que tout ne va pas très bien. D'abord chien de garde, vers 15 000 ans avant notre ère, le chien de conduite, venu semble-t-il des îles britanniques, n'est apparu sur le continent que vers le XVI, siècle, Ses tâches sont devenues multiples et il participe aujourd'hui à la conduite la réussite économique de l'élevage. Auxiliaire précieux, il remplace une main-d'œuvre souvent coûteuse -, compagnon inséparable du berger qui sait le comprendre et l'aimer, il met ses grandes qualités en évidence dans son travail journalier aussi bien que lors des concours de chiens de trou peau. La rencontre de l'homme et du chien compte parmi les longues histoires qui ont conduit à la complicité entre l'homme et l'animal domestique. Cette entente remonterait à environ 15 000 ans avant notre ère.
Sans vouloir rentrer dans les détails de cette aventure qui démontre que partout où l'homme s'est établi, même provisoirement, le chien était présent, il est intéressant de souligner l'ubiquité de cette présence, alors que les autres animaux ne semblent pas avoir bénéficié de cet avantage.
Sa présence est très tôt signalée par sa représentation sur des os gravés, sa sculpture sur des pierres ; les peintures rupestres le représentent également dans de nombreux sites. On le retrouve sur des manches de couteau ; à plusieurs reprises, il a été découvert dans des sépultures, où sa présence dénote une certaine familiarité avec l'homme qui, dans son attitude, semble présenter une marque d'affection pour l'animal enseveli près de lui.
La majorité des représentations concerne les chiens de chasse et les chiens de troupeau, ces deux occupations étant, par essence même, la base de la collaboration entre l'homme et le chien qui trouvait intérêt à séjourner près des campements.
Le chien trouve très tôt ses origines dans les croisements qui ont pu se faire - ou être provoqués par l'homme - entre les différents canidés vivant à cette époque. La différenciation des variétés se faisant sans doute par une mutation, une modification du milieu, une nourriture plus régulière et aussi par l'utilisation qui en était faite. C'est sans doute un début de sélection au sens très large du mot.
Les chiens de troupeau représentés à cette époque étaient forts, puissants et leur attitude caractéristique ; leur aspect les rendait plus aptes à garder et défendre le troupeau contre les prédateurs, ours, loups et autres carnivores. Le chien de garde et de défense est signalé partout et jamais on ne suppose le chien apte à conduire. Le berger à qui est dévolu le rôle de conducteur avait pour seul signe de ralliement la flûte, dont les bêtes reconnaissaient le son et la musique jouée par le berger. La houlette et la fronde avaient aussi leur utilité, soit pour détourner, soit pour arrêter les brebis. Dans certaines régions méditerranéennes, le jet de mottes de terre reste d'actualité et il est curieux de constater que la forme des houlettes encore utilisées en Allemagne témoignent de cette pratique.
Les représentations grecques et romaines du berger jouant de la flûte laissent une impression de poésie bucolique donnant au métier de berger une réputation de douceur et de plaisante occupation. Si la beauté y était, le travail n'était pas moins astreignant que de nos jours. Tout comme aujourd'hui, il fallait manœuvrer le troupeau, le parquer, le nourrir ; le berger était seul. Il pouvait parfois se faire aider par de jeunes enfants, mais le chien, lui, n'était d'aucune utilité. En revanche, les cultures étaient plus réduites et leur protection devait poser moins de problèmes.
Si nous remontons un peu dans le temps, nous nous apercevons que les périodes de glaciation et d'interglaciation ont interféré sur le développement de la domestication. Le climat plus tempéré qui a succédé à ces deux périodes a permis à l'homme de se sédentariser, de se regrouper en communautés plus importantes et a provoqué un essor de l'agriculture et de l'élevage, pour lequel des contraintes supplémentaires sont apparues (entr'autres celles de pourvoir à la nourriture des troupeaux).
Durant les saisons sèches, il a fallu trouver cette nourriture et emmener les troupeaux vers des herbages plus abondants, notamment sur le pourtour méditerranéen, Les Alpes, dont les glaciers avaient recule, ont donc, tout comme aujourd'hui, accueilli les troupeaux : ce sont les débuts de la transhumance. La Vallée des Merveilles est le témoin de cette technique pastorale et les trésors qu'elle renferme encore sont j'œuvre des conducteurs du moment.
Peu de documents, autres que ceux gravés ou dessinés, nous permettent de bien saisir les relations qui existaient dès cette époque entre l'homme et le chien. Cependant, on peut imaginer que, technique mise à part, elles devaient être assez semblables à celles que nous connaissons. La vie pastorale s'est peu à peu affirmée selon les sites d'élevage, mais, soulignons-le, seul le chien de défense était utilisé.
C'est bien plus tard que l'on trouve trace de l'utilisation du chien de conduite. Vers le XIII' siècle de notre ère, il nous est parlé, dans les sagas de Gudmund Arason et d'Olaf Trygvason, d'un chien qui savait trier les bêtes appartenant au troupeau de son maître et qui s'étaient mélangées à d'autres troupeaux. (Ce récit nous vient d'Islande.) Il est relaté aussi que des chiens savaient mener les troupeaux là où le berger le désirait. De là, l'utilisation du chien de conduite. Pratiquée en Angleterre, elle n'est apparue sur le continent que vers le XVII' siècle. Sa propagation en Europe s'est poursuivie jusqu'à une période assez récente. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'elle en soit encore généralisée.
Les techniques de conduite ont donc évolué tout au long des XVII', XVIII' et XIX' siècles, jusqu'au XX' siècle. Le développement des cultures, l'augmentation des troupeaux ont imposé une conduite plus sûre donc plus précise les techniques d'élevage ont évolué elles aussi et ont rendu l'utilisation du chien de conduite quasi obligatoire. L'intérêt du chien de conduite s'en est trouvé plus grand et de nombreux auteurs en réfèrent.
Un berger « ambulant » nous a parlé de son travail et souligné tous les avantages qu'il pouvait tirer d'un chien bien dressé, surtout au moment où il fallait construire les parcs et mener les troupeaux au milieu des cultures ou se trouvaient les herbages. Ses chiens vivaient près de lui, couchaient dans une niche accrochée sous sa roulotte et il ne les laissait seuls que pour accomplir les tâches journalières. Ses chiens, de taille moyenne, étaient endurants, dociles et obéissants et se révélaient de redoutables gardiens a l'occasion. Il se comparait à un capitaine dont les chiens étaient ses adjudants.
Il existe encore de nos jours quelques rares bergers ambulants sur les crêtes de la Seine ' ils vivent dans des cabanes et leurs parcours sont presque toujours sensiblement les mêmes. Leur vie a bien entendu change, mais les chiens sont toujours près du troupeau qui est rentre en bergerie seulement au moment des grands froids.
La confiance réciproque préside aux relations entre le berger et ses chiens. Chacun est complice de l'autre. Le berger, qui doit avoir une parfaite connaissance du dressage et de la psychologie canine, s'il a un bon chien, lui laissera de l'initiative ; le chien, d'instinct, sait ce qu'il doit faire, connaît son rôle et ne se trompe pas. Il ne se dérobera pas le moment venu. L'entente maître/chien doit se faire dès la prise de contact avec le troupeau, c'est-à-dire vers quatre à cinq mois. Le chien se déclare assez tôt, montrant ainsi tout l'intérêt qu'il porte aux animaux.
Les qualités du chien de berger sont pratiquement innées et il n'est pas rare de voir des chiens élevés en milieu urbain prendre conscience, même tardivement, de la présence d'un troupeau. Il ne fera pas d'emblée du bon travail, risquera de semer le désordre, mais cette précipitation est la conséquence d'une habitude ancestrale. Force est de constater qu'actuellement l'élevage du chien de berger est plus tourné vers la défense et l'attaque. Cependant, le chien de berger n'en garde pas moins son instinct et c'est justement l'utilisation de ce caractère « berger » qui permet les utilisations actuelles.
Le rôle du chien de conduite est de guider le troupeau sur les routes et les chemins, de protéger les cultures et d'empêcher les brebis d'envahir les champs du voisin. Mais son travail ne s'arrête pas là : il doit permettre aussi aux brebis de s'abreuver sans précipitation, aux agneaux d'être protégés ; en bergerie, il écarte les brebis des mangeoires afin de permettre la distribution du fourrage ou du grain, les laissant approcher progressivement pour éviter le gaspillage. Le soir venu, il restera vigilant et avertira des dangers, chiens errants, proximité de visiteurs, incident en bergerie Il n'est pas rare en effet, que le chien avertisse d'une mise-bas.
Ces qualités supposent un caractère stable et fiable, un bon tempérament, beaucoup de courage et de ténacité dans l'effort. Maintes fois n'avons-nous pas observé des chiens recommençant, d'eux-mêmes, une manœuvre mal accomplie.
Il n'est pas rare de voir des vols de bétail qui n'auraient sans doute pas lieu si le chien était présent près du troupeau. On constate donc que les tâches demandées aux chiens de troupeau sont nombreuses.
Nous avons entr'aperçu que les coutumes locales, les cultures, le relief, le climat aussi ont influencé les modes d'élevage ; le travail du berger est lui aussi différent selon les régions
- c'est ainsi qu'habitué de longue date à conduire les troupeaux, le berger méridional se placera de préférence à l'avant de sa troupe, le chien sera en serre-file, faisant la rive quand ce sera nécessaire, le berger l'appelant près de lui dans les passages difficiles, bien que, lors des premiers concours de chiens de berger sur troupeau organisés dans la région de Salon-deProvence, nous ayons constaté que beaucoup de bergers avaient tendance à vouloir faire eux-mêmes le travail de leur chien
- au contraire, dans les régions nordiques, là où le chien de conduite s'est développé en premier, le berger sera préférentiellement derrière son troupeau, le chien assurant la
conduite en tête et sur l'ordre du berger ira se placer aux endroits à préserver. On trouve aussi le cas de la conduite à deux chiens qui ne se rencontrait pour ainsi dire pas dans les régions méridionales.
Il faut donc considérer plusieurs types de conduites selon que le troupeau soit en montagne, en plaine, dans la garrigue et même dans les plaines de la Crau ou en Camargue, si bien qu'il est difficile de parier d'une conduite « standard ».
Entente, confiance, on peut dire connivence, c'est ce qui explique l'esprit d'équipe qui anime cette association maître-chien. Il est vrai qu'une journée de travail est longue et que le chien y est entièrement associé. Sa vie avec le berger présente une certaine intimité d'où découle la complicité qui leur permet de se compléter. Ils se comprennent d'un regard, d'un signe, d'un ordre bref ; sans cesse, le regard du chien va du berger au troupeau, celui du berger allant du troupeau à son chien. Ils ne se laissent pas distraire. C'est ce que les bergers appellent la passion. Autre discipline ancienne aussi : la transhumance. Elle a perdu hélas de son charme. Il n'y a plus le cérémonial du départ puisque c'est à présent par chemin de fer, ou mieux par camions, que les troupeaux gagnent la montagne. Cependant, les derniers kilomètres sont effectués « à pied » en suivant la fonte des neiges, là où les camions ne peuvent plus aller.
Le travail du chien s'en trouve simplifié dans une certaine mesure ; il a dû tout simplement apprendre à faire monter les bêtes dans les wagons ou les camions. Les drailles de Provence qui allaient d'Arles à Briançon sont tombées en désuétude. J'ai en souvenir un des derniers départs : Saint Martin de Crau, qui était encore un petit village voué à l'élevage et à la récolte du foin, était envahi par plusieurs milliers de brebis desquelles émergeaient les ânes et les mulets lourdement bâtés et les bergers pris dans cette marée bêlante.
Les chiens, quant à eux, étaient sur les bords canalisant le gigantesque troupeau, empêchant les brebis de s'égarer dans les cours restées ouvertes ou d'emprunter un passage, un chemin ou une route. Ce spectacle a maintenant disparu des campagnes méridionales, même si les chiens courent moins et voyagent dans des niches accrochées sous les camions, souvenir de l'ancestrale roulotte du berger (elles sont certes moins confortables), ils restent présents et leur utilité est toujours aussi grande.
Les commandements sont relativement réduits et la base du dressage comporte des exercices simples tels que la marche au pied, le rappel après un envoi en avant. Partant de ces actions les autres en découlent : les arrêts à l'ordre, le « pas bouger », les progressions sur la droite ou la gauche, le contournement du troupeau, etc. Le patois et les dialectes sont largement utilisés, rendant parfois difficile leur compréhension. Le geste, s'ajoutant à la parole, peut parfois la suppléer, le sifflet aussi ; il arrive que les ordres soient d'une telle brièveté qu'ils en deviennent incompréhensibles, sauf pour le chien,
Nous avons effleuré le caractère du chien sans parler d'une particularité du chien de berger : il doit pouvoir s'adapter très rapidement aux changements de lieu et de troupeau ; il doit avoir tout vu et tout entendu, afin de ne pas être effrayé par un bruit inconnu. J’ai eu l'occasion de voir un berger et son chien arriver en gare de Lyon. Pour la première fois, le chien prenait le train ; dès sa descente de wagon, le berger a posé ses affaires au sol et spontanément le chien s'est
couché près de la valise, assurant une garde parfaite. Le passage des trains et les mouvements de la gare ne le troublaient nullement.
Les races de chiens de berger sont relativement nombreuses ; leurs variétés sont dues à une adaptation au milieu. L'utilisateur remarquant qu'un type de chien convenait mieux dans une région que dans une autre, le chien était alors différencié par la taille, le poil et aussi la couleur. C'est ainsi qu'en montagne un petit chien a mieux sa place qu'un grand, qui est plus à l'aise en plaine ; en pays vallonné, un chien détaille moyenne rendra de meilleurs services.